Wisła Kraków : l’étoile blanche brille toujours
- Jo

- 25 nov. 2025
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Cracovie, 1906. La ville vit alors une période d’effervescence culturelle : les cafés littéraires débordent de discussions politiques, la place du marché bruisse de vie, et dans les parcs verdoyants comme le parc Jordan — véritable laboratoire du sport moderne en Pologne — de nouveaux jeux venus d’Angleterre commencent à se répandre.
Le football, encore méconnu, fascine autant qu’il intrigue. On y voit des groupes de jeunes garçons courir après un ballon en cuir usé, sous le regard mi-amusé, mi-curieux des passants.
C’est dans ce décor que naît le Wisła Kraków. Rien d’officiel au départ : juste une poignée de lycéens et d’étudiants qui, après les cours, se retrouvent pour taper dans le ballon. Ils veulent créer « leur » équipe, une équipe de Cracovie, fière et indépendante. Cette jeunesse, pleine d’ambition, rêve d’un club qui représenterait la ville avec autant de dignité que ses monuments et ses traditions. Peu à peu, de simples rencontres amicales se transforment en quelque chose de plus solide : un club se structure, une identité se forge.
Le choix du nom, “Wisła”, est tout sauf anodin. Ils auraient pu choisir une référence sportive ou militaire, comme d’autres clubs de l’époque. Mais non : ils choisissent la Vistule, le fleuve qui traverse Cracovie et relie symboliquement plusieurs régions du pays. Un nom qui dit la continuité, la patrie, la persévérance — tout ce que ces jeunes voulaient incarner sur un terrain de football.
Quant au maillot, le rouge s’impose naturellement. Rouge comme le sang versé pour la liberté, rouge comme la passion ardente qui anime la jeunesse, rouge comme les couchers de soleil qui embrasent la vieille ville. Rapidement, une étoile blanche vient s’ajouter, symbole de pureté, de guidance, d’espoir dans des temps où la Pologne n’a pas encore retrouvé son indépendance. Cette étoile deviendra l’un des emblèmes les plus reconnaissables du football polonais.
Dès les premières années, le Wisła attire l’attention. Le club joue un football audacieux, offensif, porté par une mentalité de combat qui séduit les foules. Et bientôt apparaît une figure qui va transformer le destin du club : Henryk Reyman.
Reyman n’est pas seulement un joueur talentueux — il est un leader né. Sur le terrain, il frappe fort, il court vite, il voit tout. En dehors, il inspire le respect par sa discipline et son dévouement. On raconte qu’il s’entraînait même les jours de neige, qu’il passait des heures à perfectionner son tir, et qu’il haranguait ses coéquipiers comme un général avant la bataille.

Sous son impulsion, Wisła n’est plus un club prometteur : c’est un prétendant au titre. En 1927 puis en 1928, les rouges soulèvent le championnat national, faisant exploser la fierté de Cracovie. Les journaux parlent d’un “miracle sportif”, les enfants veulent tous devenir Reyman, et les derbies contre le Cracovia deviennent de véritables batailles épiques, suivies par des milliers de spectateurs.
Le club n’est pas seulement une équipe de football : il devient une institution, un repère, un cri du cœur pour une nation jeune et déterminée.
Les décennies qui suivent sont tout sauf simples. La Seconde Guerre mondiale vient briser l’élan du club, comme de la nation. Le conflit détruit des infrastructures, disperse les joueurs, et plonge le pays dans le chaos. Le Wisła doit se reconstruire dans une Pologne profondément marquée par la guerre et les changements politiques radicaux.
Pendant l’ère communiste, le club est rebaptisé Gwardia Kraków, un nom imposé par les autorités, symbolisant le contrôle étatique sur le sport. Malgré cela, les joueurs et supporters gardent une ferveur intacte, utilisant le football comme un espace d’expression et de résistance.
Les années 1950 et 1960 voient un renouveau progressif. Le Wisła investit dans la formation, développe un style de jeu attrayant, et participe aux premières compétitions européennes, où il croise des équipes comme le FC Barcelone ou l’Inter Milan. Ces expériences forgent l’âme du club et son identité européenne.
Puis arrivent les années 1970 et 1980, décennies marquées par une alternance de succès et de difficultés. Des joueurs comme Antoni Szymanowski ou Józef Młynarczyk deviennent des figures emblématiques, porteurs d’une fierté locale immense. Mais sur le plan institutionnel, la gestion reste chaotique, et les résultats en championnat sont irréguliers.

L’effondrement du bloc communiste à la fin des années 1980 bouleverse tout.
Le club de Cracovie, comme le reste du football polonais, doit s’adapter au nouvel ordre économique et politique. Les années 1990 sont une période charnière. Sous l’impulsion de Bogusław Cupiał, un entrepreneur visionnaire, le club retrouve ses ambitions.
Cupiał modernise le club : infrastructures, management, recrutement. Mais il ne se contente pas de corriger les défauts du passé — il transforme le Wisła Kraków en véritable machine de guerre sportive. L’investissement est massif, presque révolutionnaire pour l’époque en Pologne. Le centre d’entraînement est rénové, l’organisation interne professionnalisée, et les méthodes modernes de scouting, alors rares dans le pays, sont introduites.
Très vite, les résultats suivent : le Wisła entre dans une période que les fans appellent encore aujourd’hui la grande époque, ou plus simplement l’âge d’or.
Entre 1999 et 2011, le club remporte huit titres de champion de Pologne, écrasant la concurrence avec une régularité presque insolente. C’est une dynastie, une domination rarement vue dans l’histoire du football polonais moderne.
Cette ère glorieuse est portée par des joueurs qui deviendront des légendes du club.On voit briller Maciej Żurawski, buteur élégant et clinique, capable de marquer dans n’importe quelle situation. On découvre Arkadiusz Głowacki, le capitaine courage, défenseur rugueux mais d’une intelligence de jeu rare, véritable patron de la ligne arrière. Une génération dorée qui, année après année, impose sa loi sur le championnat.
Mais la suprématie nationale ne suffit pas. Wisła veut marquer l’Europe. Et il y parvient. Les campagnes européennes du début des années 2000 deviennent mémorables : victoires contre Parme, Schalke 04, Real Saragosse, et ces soirées où le club frôle la phase de groupes de la Ligue des Champions. Chaque match est un moment épique, suivi par tout le pays.
Ces années sont aussi marquées par une ferveur populaire sans précédent. Le stade Henryk Reyman, modernisé petit à petit, se transforme en une forteresse où il devient presque impossible de gagner pour l’adversaire. Les tribunes vibrent comme nulle part ailleurs en Pologne. Les chants, menés par la légendaire “Biała Gwiazda”, résonnent dans toute la ville. On dit qu’en jour de match, on peut entendre les supporters depuis les rives de la Vistule. Les drapeaux, les tifos gigantesques, les fumigènes, l’énergie — tout participe à créer une atmosphère quasi mystique, où le football dépasse le sport et devient un rite collectif.
Le Wisła Kraków, dans ces années-là, n’est pas seulement une équipe: C’est une institution, respectée par tous, crainte par beaucoup, admirée par certains en secret. Un club qui fait rayonner Cracovie et qui inscrit en lettres d’or son nom dans l’histoire du football polonais.

Cependant, comme souvent dans les grandes sagas, la lumière finit par vaciller. Le début des années 2010 marque le début d’une descente aux enfers pour Wisła Kraków.
Les problèmes financiers, longtemps cachés, explosent au grand jour. Le club est miné par une gestion désastreuse, des dettes colossales, et une gouvernance instable. Les dirigeants se succèdent, les promesses de redressement restent lettre morte, et la confiance des supporters s’effrite.
Sur le terrain, les résultats suivent la même trajectoire. Le Wisła passe de la lutte pour le titre à la lutte pour le maintien. L’ambiance au stade change, la passion se mêle à la colère, puis à la résignation. Les scandales éclatent : salaires impayés, accusations de corruption, rumeurs de liens avec la mafia locale.
Mais au cœur de cette tempête, une lueur d’espoir subsiste. Jakub Błaszczykowski, figure emblématique du club et de la ville, revient au bercail. Ancien capitaine de la Pologne et joueur international reconnu, il décide de revenir à Cracovie, non pour l’argent, mais par amour du club.
Il joue gratuitement, investit son propre argent, et devient une voix puissante dans la tentative de redresser la barre. Sa présence galvanise certains supporters, mais elle ne suffit pas à empêcher la chute.

En 2022, le verdict tombe : Wisła Kraków est relégué en deuxième division, un choc pour toute la communauté. C’est un moment historique et tragique, la fin d’une ère et le début d’un long travail de reconstruction.
Mais là où certains voient la fin, d’autres voient un nouveau départ.
Eté 2022, l’entrepreneur Jarosław Królewski prend les rênes du club. Homme d’affaires local respecté, il comprend que Wisła n’est pas qu’un club, c’est une institution, un patrimoine vivant de Cracovie.
Avec l’appui de Błaszczykowski et de plusieurs partenaires, il lance un plan ambitieux de redressement. Le club est restructuré, les finances assainies, et une stratégie sportive claire est mise en place : miser sur la formation, attirer les jeunes talents, et renouer avec l’esprit combatif qui a toujours fait la force de Wisła.
Les résultats ne se font pas attendre. En 2023, malgré les difficultés, le club se rapproche de la montée. En 2024, Wisła Kraków remporte la Coupe de Pologne, une victoire qui fait l’effet d’un coup de tonnerre et qui ravive l’espoir.
Les supporters, longtemps dans la désillusion, reprennent confiance. Les chants dans les gradins retrouvent leur intensité, le stade Henryk Reyman redevient un lieu de rassemblement et de fête.
Le projet est clair : reconquérir l’élite du football polonais, retrouver les compétitions européennes, et bâtir un club moderne, stable, et fier de ses racines.









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