Kazimierz Deyna : le maestro éternel
- Jo

- 11 déc. 2025
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Le 23 octobre 1947, à Starogard Gdański, dans cette région boisée et un peu oubliée du Kociewie, naît un garçon destiné à devenir le meilleur footballeur polonais du XXe siècle. Kazimierz Deyna, que tous appelleront bientôt Kazik, grandit loin des grandes villes et encore plus loin des stades européens qu’il marquera de son empreinte. Son père travaille à la laiterie, sa mère élève leurs neuf enfants, et l’histoire familiale, venue de Lituanie, confère à leur nom une singularité que l’on n’oublie pas. Dans cette fratrie nombreuse, rien ne prédestinait ce garçon calme et observateur à devenir une légende nationale.
Rien, hormis son talent démesuré.
Son premier entraîneur le comprend avant tout le monde. À quatorze ans, malgré l’opposition du reste du staff, il le propulse dans l’équipe senior du ZKS Włókniarz Starogard Gdański pour un match contre Chojnice.
Le jeune Deyna marque trois buts. Ce jour-là, les spectateurs voient apparaître un football nouveau : élégance, intelligence, vision. Pendant trois saisons, il éclabousse le championnat régional, attire l’attention du Lechia Gdańsk et de l’Arka Gdynia, deux clubs à l’affût de la moindre pépite.
Une lettre du Lechia, envoyée en 1965 à la Fédération polonaise, atteste déjà de l’intérêt suscité par ce gamin de dix-huit ans qui, dans son coin de Poméranie, n’a encore conscience de rien.
Cette même année, il dispute un match international junior contre la Tchécoslovaquie alors unifiée.

credit: legia.com
En 1966, il tente l’aventure à Łódź, où il vit chez son frère policier et s’entraîne avec le ŁKS. Mais une disqualification administrative – due à un contrat signé par ses parents avec l'Arka sans l’accord de son club formateur – le prive de match officiel. Le destin semble hésiter, puis bascule soudain.
Le Legia Varsovie, club militaire et institution centrale du football polonais, ordonne son incorporation. Après avoir longtemps évité le courrier militaire, Deyna finit par se présenter à Łazienkowska en octobre 1966. Sans le savoir, il entre dans la grande Histoire du football polonais.
Ses débuts sont timides. Pour son premier match, en novembre contre le Ruch Chorzów, la presse ironise sur son stress et écorche même son nom. Mais dans le vestiaire, un autre destin se dessine. Lucjan Brychczy, l’idole du club, raconte que Deyna l’appelait « Maître » et rêvait de jouer à ses côtés. Rapidement, le rêve devient réalité et un trio mythique – Brychczy, Deyna, Blaut – s’impose comme l’un des milieux de terrain les plus redoutés d’Europe.
Pourtant, tout n’est pas simple. Le style de vie de Varsovie, ses nuits et ses tentations, attirent le jeune homme de dix-neuf ans. Les retards à l’entraînement exaspèrent Jaroslav Vejvoda, entraîneur tchécoslovaque et discipline incarnée. Un jour, furieux, il réclame son transfert dans une unité militaire pénitentiaire. Deyna ne doit son salut qu’à Bernard Blaut, qui propose de l’héberger pour le canaliser. Cette solidarité fonde le début d’une métamorphose : en moins d’un an, Deyna devient indispensable au Legia.
C’est un excellent joueur. Pendant mon passage au Legia, c’est lui qui a fait les plus grands progrès - Jaroslav Vejvoda, son premier entraineur au Legia
Son talent éclate au grand jour lors de la saison 1968/69, quand le Legia remporte enfin un titre après douze années de disette. La sélection nationale le découvre à son tour. Il débute en avril 1968, lors d’une victoire écrasante 8-0 contre la Turquie, sans échapper toutefois aux sifflets du public silésien, hostile aux joueurs du club militaire.
Puis vient la saison 1969/70, la plus glorieuse de l’histoire du Legia. Avec Zientara sur le banc, Varsovie atteint les demi-finales de la Coupe des clubs champions européens. Contre l’AS Saint-Étienne, le match retour bascule grâce au fameux « croissant » de Deyna, une frappe courbée et techniquement improbable qui élimine le champion de France. À une époque où la télévision polonaise ne diffuse que les secondes mi-temps, où la préparation tactique se fait à partir de journaux traduits par l’écrivain Stanisław Dygat, cette victoire relève de l’épopée.
En 1970, Deyna achève son service militaire. Il gagne en liberté, s’installe dans un appartement du club et rencontre sa future épouse, Mariola. Sa vie a désormais la stabilité nécessaire pour exploser au plus haut niveau. Et c’est sous la direction de Kazimierz Górski que tout se joue.
Aux Jeux olympiques de Munich en 1972, Deyna est prodigieux : neuf buts en sept matchs, dont deux en finale contre la Hongrie. Il donne la victoire à la Pologne d’une frappe « magnifique », selon le commentateur Jan Ciszewski. Le pays exulte. Les autorités communistes aussi, bien que la valeur réelle du tournoi olympique demeure discutable. Peu importe : une idole est née.

credit: sportstiger.com
Les années suivantes confirment son rang. Lors des qualifications pour le Mondial 1974, il dirige le jeu contre l’Angleterre dans un match que la Pologne remporte 2-0, mais perd Włodzimierz Lubański.
À la Coupe du monde 74, il atteint son sommet. En bronze avec une équipe polonaise exceptionnelle, le général du jeu devient une figure mondiale.
Après le Mondial, pourtant, rien ne change vraiment. Il achète une BMW mais continue de vivre dans un modeste appartement de Varsovie. Les transferts vers les géants européens – Real Madrid, Milan, Bayern – restent interdits : la Pologne populaire ne libère ses joueurs qu’à trente ans. Le temps passe...
En 1976, l’équipe de Pologne bat les Pays-Bas 4-1, Deyna distribue le jeu comme un chef d’orchestre, mais c’est l’un de ses derniers grands matchs. L’année suivante, une vieille pratique communiste vient tout faire basculer. Comme toujours, le parti est plus grand que tout, et une interview falsifiée dans « Soldat de la liberté » prétend qu’il veut rester fidèle au Legia.
Il n’en est rien. Il souhaite partir, gagner sa vie, découvrir l’étranger. Le public, cependant, ne lui pardonne pas son image de joueur privilégié de l’armée. En 1977, il est hué à chaque balle touchée lors d’un match contre le Portugal, jusqu’à son but marqué directement sur corner. Il quitte la pelouse sous les sifflets de 80 000 personnes.
Kazimierz Deyna est notre ami, son esprit vit parmi nous - Chanson de 1973 reprise par les supporters du Legia
Sa relation avec le public se fracture. La police secrète, elle, s’intéresse de plus en plus à lui. Les rapports internes le décrivent comme arrogant, obsédé par l’argent, entouré de personnes « politiquement négatives ». Une lecture évidemment biaisée, mais révélatrice des pressions exercées.
La Coupe du monde 1978 marque la fin. Rivalité interne avec Boniek, penalty manqué contre l’Argentine, élimination, et centième sélection célébrée dans l’amertume. Après le tournoi, les autorités cèdent enfin : il a trente-et-un ans, il peut partir. Il signe à Manchester City, mais son football – lent, technique, subtil – se marie mal avec le style anglais. Deyna s’égare. Problèmes personnels, alcool, bagarres nocturnes, permis retiré après un accident. Mariola note dans son journal des scènes de plus en plus sombres.
Un éclat de lumière pourtant : en 1981, il tourne dans « Escape to Victory » aux côtés de Pelé, Stallone et Caine. Puis il part aux États-Unis, aux San Diego Sockers, où il joue encore six ans, comme pour prolonger la magie. Mais son argent disparaît, victime d’un manager malhonnête. Il sombre dans le jeu, l’alcool, la solitude. Mariola s’éloigne. Son rêve d’ouvrir une école de football en Californie peine à voir le jour.
Le 1er septembre 1989, sur une autoroute californienne, sa Dodge Colt percute un camion stationné. Il meurt sur le coup. L’alcool est détecté dans son sang. Les hypothèses se bousculent : fatigue, imprudence, peut-être intention. Nul ne le saura jamais.
Ses funérailles ont lieu à San Diego. Ce n’est qu’en 2012 que ses cendres sont rapatriées à Varsovie, au cimetière militaire de Powązki. Le jour de la cérémonie, devant le nouveau stade du Legia qui porte son nom, les supporters entonnent une chanson de 1973 :« Kazimierz Deyna est notre ami, son esprit vit parmi nous. »
Aujourd’hui, son visage au pochoir orne les murs de centaines de villes polonaises.
Le numéro 10 du Legia est retiré depuis 2006. Des générations entières, nées bien après sa mort, peignent son portrait sans parfois connaître toute son histoire, mais avec l’intuition juste qu’il appartenait aux géants.
Kazimierz Deyna a traversé son époque comme un fantôme lumineux : discret, élégant, génial, souvent incompris.
Son talent a survécu à tout. Son mythe, lui, ne fait que grandir.









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